Le blé était mûr et prêt à être coupé, blond comme les cheveux de ces créatures infantiles, ni humaines, ni animales, d’une nature autre.
Les Trois Enfants étaient du même âge et de la même taille. Ils attendaient le réveil de l’Azur, le grand ciel des rêveurs qui se cachait encore derrière d’épais nuages. Le vent caressait leur visage impassible et ondulait avec les blés leurs cheveux d’or. Sans un sourire, sans un geste, ces statues vivantes et immobiles dans l’éternité de l’éclair se tenaient droites, si proches l’une de l’autre qu’on crût alors qu’ils ne formaient qu’un seul et même être, une arche à trois colonnes similaires, fragiles mais puissantes.
A part eux, il n’y avait aucun animal dans la Plaine. Même entre leurs jambes fermement campées dans le sol (s’ils furent issus d’une vie végétale, ces rejetons de la Plaine, tirant leur essence de la terre, leur corps ne seraient alors que la partie visible d’une fleur inconnue aux racines profondément enfouies), nulle vie. Le sable des blés leur irritait le visage avec tendresse (caresse insistante d’une mère, peut-être) et les jambes qu’ils avaient nues, blanches et roses, recevaient sans ciller la griffure des vagues de tiges.
Dans cette mer féconde et dorée, leur immobilité conférait à leur silhouette une docilité envieuse er résignée, celle d’idoles païennes qu’un faune ou qu’un Priape aurait dressé malgré la faux de la raison et la tenaille religieuse, dans cette plaine éternellement muette, éternellement leur.
C’était le matin et, si le ciel était de mercure ténébreux et d’abîmes chromés, une nuée impénétrable et grondante grise et confuse, la plaine où se tenaient ces trois mystères baignait dans une lumière dont ils n’irradiaient pas moins qu’ils ne la captaient, intense, tenue, distante et silencieuse, chaleureuse et bienveillante (comme la parole rassurante d’une mère, peut-être), portée par le vent balayant ses ondes dorées sur les épis et les visages clos.
Or, ce matin-là, l’aube n’était pas encore née.
Au-delà des nuages, entre l’horizon et le confluent des astres, les anges-satellites avaient coloré d’univers la ligne d’espoir, d’une teinte de forge. Mais nulle crainte ! C’était une tapisserie ; aucun feu ne brûlait. Le danger n’était pas là.
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C’est alors que le Ciel s’entrouvrit, abysse inversé et béant de sombrerie divine. Mais, au lieu d’un cruel rayon de soleil attendu, sinon craint et redouté, ce fut une ombre immense et majestueuse qui perça les gaz bleus et verts de nuit, s’enfuyant avec délice de cette masse plus belle que le songe d’un chien allaité par une chatte brûlante.
Le vent, dans la Plaine au champ infini, redoubla d’une intensité vertueuse, courbant respectueusement les têtes des blés et redressant une à une celles des Trois Enfants.
Ces fils (mais rien ne prouve qu’ils furent des frères) semblaient attendre quelque chose et leur attente prenait fin en ce moment même.
L’ombre descendant lentement, la lumière se fixa sur elle et la nuée derrière elle se referma et ne laissa qu’une faille étroite et tragique, un point d’au-delà sans couleur ni laideur, une tête d’aiguille souriante aux pauvres et hostile aux nantis. De ce trou dans le gouffre du ciel, de cette déchirure cruelle dans ce tissu noirâtre et brumeux, le vent tendit sa main invisible et souffletteuse et déposa l’étrangeté inévitable comme si sa paume en eut supporté à elle seule le poids secret. Les Enfants, la tête seulement levée et tournée vers l’orient, suivaient le Songeur descendre vers eux.





