Ce poème, certains pourront l'appeler un chant, une vision, un délire, une bêtise, un foutage de gueule ou que sais-je encore. Il n'a aucune inspiration particulière. Il se suffit à lui-même; et je n'y comprend pas tout. Je l'ai juste laissé couler, me contenant de le dévoiler; la seule chose qui m'était permis de faire en l'occurence.
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[size=12]LE FLEUVE-SOIR
I
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[size=12]LE FLEUVE-SOIR
I
Ici, il n’y a ni jour, ni nuit.
Ici, il n’y a ni aube, ni crépuscule.
Ici, le soleil et la lune ne sont qu’un seul astre.
Or, ici, cela n’empêche pas le Fleuve-Soir de couler d’hier vers demain.
II
Le Fleuve-Soir est fait d’eaux étranges, limpides et fraîches comme une rivière forestière, mais aussi épaisses que la lave, aussi lumineuses qu’un soleil, oranges, jaunes ou rouges, qu’on les diraient venir d’un obscur antre infernal !
Mais on ne le compare jamais au Styx ni au Léthé, car il s’est banni lui-même du Paradis et des enfers.
On raconte que c’est lui qui donna au Nil sa funeste teinte quand Moïse réclamait à Pharaon le départ de son peuple.
Le Fleuve-Soir est ainsi : tumultueux et calme ; vif et impétueux ; d’apparence laiteuse mais brûlant celui qui le gêne ou, le contraire, cherche à s’en emparer.
Ses rives de cendre sont larges mais un homme peut, s’il saute haut et loin, le franchir ; ou, au mieux, s’y noyer.
III
Sur cette terre, fertile parfois, desséchée pourtant, poussent de magnifiques plantes aux senteurs de ténèbres, aux feuilles violacées, cernées de fatigue et aux fleur écarlates au bout de minces tiges, dont la sève sanglante est une semence magique.
Les femmes en mal d’enfant viennent, dans le secret des leurs, demander au Fleuve-Soir un fils ou une fille. Or, une fois ces créatures en âge de donner la vie à leur tour, le sang végétale et maudit qui coule en leurs veines les rappelle à leur origine. Et ils viennent tous, d’un mystérieux et commun accord, à la même heure, se jeter dans les eaux dangereuses et cruelles de leur Géniteur.
Mais une fois passée son heure, le Fleuve-Soir, éternel, retourne à la Mer sans Nom et sans rivage qui l’a lui-même enfanté.
IV
Celui qui veut le voir ne doit pas être marin. Car nul ne peut le dompter, et lui-même ne souffre aucun fardeau né de la main de l’Homme. Si, par malheur, un pécheur, ou un fou, croise son cours et cherche à le remonter, le Fleuve-Soir se fait si chaud que les planches s’enflamment et se consument, le malheureux expiant son affront dans l’incendie de son navire ; ou, si brutal qu’il l’engloutit dans ses profondes abysses (repaire des monstres aquatiques, plus terribles que Béhémoth, plus terrifiants que Léviathan, plus pernicieux que les Sirènes).
Il ne se laisse pas voir par qui veut. Il faut le prier et le mériter. — Et après ? — Il ne faut pas invoquer le Fleuve-Soir sans raison. Mais, quelles qu’elles soient, si le Fleuve-Soir juge votre cœur à sa mesure, il vous exauce, toujours. Seulement, une fois votre vœu exaucé, abandonnez tout espoir de le rencontrer à nouveau – parfois par hasard, mais pas forcément – car ce privilège n’est valable qu’une unique fois. Aussi faut-il être suffisamment sage pour en appeler au pouvoir du Fleuve-Soir.
V
Le Fleuve-Soir n’a aucun Dieu.
Il est lui-même le Dieu des Limbes, qui se livre et se montre au poète et à l’homme qui, ayant vécu une vie de peines amères et de futiles joies, de plaisirs brefs accompagnés de souffrances, et d’amours de fantômes, las de cette vie, cherche le repos d’un journée qui prendrait fin, ailleurs.
Car, ici, il n’y a ni larme, ni sang. Ici, Ailleurs où il n’y a ni ciel ni terre, il n’y a non plus ni cathédrale ni ruine, ni montagne ni abîme.
Il n’y a ni deuil ni mariage…
Et cela n’empêche pas le Fleuve-soir de remplir les mémoires de son existence immortelle.
VI
Ombre frontière, le Fleuve-Soir coule entre Passé révolu et Avenir à plusieurs branches, delta vers l’infini sans forme ni substance.
Ombre frontière entre le Rêve et l’Ecriture, limite ténue, sans largeur définie, illusion qu’on abandonne par désespoir de ne pouvoir le trouver ; ou par langueur de trop l’avoir cherché.
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