
Camille- Padawan

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Date d'inscription: 19/05/2008
par Camille le Mar 1 Juil - 21:59
Je lis vos échanges avec une curiosité malicieuse et un intérêt particulier. Ah! enfin! on va parler d'art, et on va casser de l'art contemporain.
( Navré Pilla, si, avec tout le brio de ta réponse relevant de ton style si magistral, je reprend les flambeaux de tes mains si adroites à la rhétorique pour prendre une autre direction).
Deux réponses me sont venues, la première ne relevant que de la lecture de vos posts sans sans avoir vu la vidéo. Ainsi, votre réaction est légitime, et l'exemple de Duchamp est à la fois bon et mauvais:
- Bon, parce qu'il représente une provocation, un pavé dans la marre de l'art académique, attitude toute dadaïste devenue l'étendard d'une création se revendiquant "moderne" et qui, concrètement, trouve son aboutissement dans cette espèce d'orgie bobo.
- Mauvais, parce que la Fontaine n'est pas une destruction. C'est juste un déplacement d'objet industriel, isolé, renommé et devenu, par cette manipulation de l'artiste, "objet d'art " ( j'opposerai ici oeuvre et objet, puisque l'oeuvre nécessite selon moi création tandis que l'objet n'est qu'une récupération de quelque chose existant: ainsi des accumulations d'Arman, par exemple).
De fait, puisqu'il s'agit ici de destruction, c'est une pratique de plus en plus récurrente dans l'art depuis le tournant des deux guerres ( et ce n'est pas pour rien). On peut même se dire que les autodafés étaient des happenings avant l'heure ( je sais, je provoque...).
Pour revenir à la Fontaine, je suis surpris que personne n'ai pensé à l'affaire qui avait pourtant fait du bruit il y quelques années. Un "artiste" contemporain s'était introduit dans Beaubourg et avait pilonné la Fontaine, par principe artistique de marque, de trace ou je ne sais quoi de fumeux. Quelle que soit sa démarche, tollet général, scandale, condamnation et restauration de "l'oeuvre" (!); eh oui, on a pas récupéré un autre urinoir, on a patiemment recollé les morceaux de l'ancien. Sans commentaire.
Cet "artiste" dont ma mémoire et certainement l'histoire ne retiendront le nom que comme un fait divers amusant et provocateur, avait beau défendre sa démarche, son appel a fini comme un écho dans le silence de l'indifférence.
Bref, pour revenir à Arman ( encore, je sais), il s'est lui-même adonné à des dégradations d'objets qu'il a appelé des Colères. Il s'agit de destructions de chaises ( donc de biens artisanaux) ou de violons ( donc d'une oeuvre-artisante, dans le sens ou l'artisanat produit ici de quoi faire de la musique, et donc de l'art). La Colère est un acte artistique ( pas de création ici, mais bien une destruction assumée), relevant autant de la performance, donc de l'instant, que de ce qu'il en reste; soit: un violon desossé ou une chaise demembrée.
On peut contester la valeur artistique de ses destructions, mais l'on peut lui reconnaître une certaine réflexion sur le sens et la place de l'objet, dans l'art. Et l'on peut sourire aux amateurs qui achètent une Colère pour l'entreposer chez eux avec fierté. Le fétichisme artistique dans toute sa bassesse.
Vous vous demandez certainement où je veux en venir avec mon déballage de connaissances, en m'éloignant ainsi du topic. Détrompez-vous; j'assume la prétention possible de mon expression, mais je tiens juste à rappeler, comme le soulignait Brainwashed, que c'est bien de matière dont il s'agit. Toute la question étant de savoir si l'art, qui utilise la matière à des fins transcendantes ( esthétiques et spirituelles, visant un Sens), n'est que du domaine de la création, ou est-ce que la destruction y a sa part?
Je n'impose pas de réponse. C'est une question qui, à mon avis, mérite d'être posée et qui, parmi de nombreuses autres, fait l'essence de l'art contemporain, ce qui en rebute un certain nombre, de droit.
Ce que dit Pilla est également juste. L'art doit toucher universellement les hommes.
Si l'on étudie l'art contemporain et son évoltion, un autre terme peut-il remplacer l'Art?
L'art est-il nécessairement ce que les artistes font ( dans le sens de créent)?
Ne faudrait-il tout simplement pas remettre en question sa définition?
Mais faire disparaître la case artistique, le concept d'art, par principe qu'il part dans tous les sens de nos jours, qu'on ne peut plus le définir et qu'il nous échappe, pour ne laisser que du vide, de l'incertitude, du silence et une question en suspens, c'est un peu se débarasser du problème et n'apporter que des arguments aux "artistes" actuels qui, comme ceux de la vidéo, se livrent à toutes sortes d'expériences décadentes et impulsives ( eh! puisqu'on ne sait pas ce qu'est l'art, ou peut tout faire, du moment qu'on fait quelque chose de "bizarre"), sous les rires et les applaudissements de célébrités cautionnant ce genre de manifestations baroques. Célébrités faisant répéter à une populace incapable d'apprécier et de juger de la qualité d'une oeuvre d'art quand elle se présente devant elle: "Ouah, t'as vu, y avait Guillaume Canet, il a cassé un mur, c'est trop bien!"
Ce qui est choquant, dans cette manifestation, ce n'est pas qu'elle se livre à des performances et à des happenings divers et variés ( ce qui peu, en soi, être intéressant: imaginez que vous vous déplacez dans une musée en assistant, en direct, dans chaque salle, au travail de "l'artiste", une sorte de musée vivant, où l'oeuvre et l'artiste ne sont qu'un), mais qu'elle ne soit qu'un argument marketing et snob pour justifier un véritable bordel sous la couverture trop souvent étirée et déchirée de l'art; c'est que des magnas de la pub ou de l'industrie, de grands pontes bien friqués, se sentant mécènes sur le vif et les chevilles débordant de leur santiags récemment achetées avec l'argent du contribuable (offert gracieusement par un Etat complaisant et béat), se permettent de privilégier ce qui n'est qu'une déformation outrancière de l'art.
Il n'y a pas de démarche dans ce qu'on peut voir sur cette vidéo; pas d'Idéal, pas de Sens. Juste une impression de soirée jet-set arrosée et allumée dans un lieu qui, promis à la destruction, devient le sanctuaire profane de laissés-pour-compte et de nihilistes pulsionnels, le parc d'attraction de violence gratuite se cachant derrière une étiquette falsifiés aux allures d'un gros, très gros chèque, assenant chaque choc au spectateur comme autant de révélations de l'être humain sur lui-même. C'est à vomir. Et c'est bien en cela que cette ... chose, n'est pas "une destruction artistique", mais une négation tragique de l'essence de l'art.